ACTE… Un peu d’histoire

09-03-2014 par UMR ACTE

 

                L’histoire d’ACTE commence bien avant sa création en 2012. L’Institut est en effet le dépositaire d’un immense héritage, qui a commencé à se construire avec Etienne Souriau dans les années 1950 et n’a jamais cessé depuis lors de s’enrichir.

Un projet historique

                Conscients de l’intérêt tout particulier de mieux connaître et de promouvoir ce parcours exceptionnel, la direction de l’Institut et le Comité pour l’histoire du CNRS ont lancé en février 2014 un projet de recherches historiques reposant :

             sur l’analyse des archives conservées par l’Institut et ses tutelles (CNRS, Université de Paris 1),

             sur le recueil des témoignages des acteurs de son histoire.

                Les archives étudiées jusqu’ici à l’Institut couvrent une période allant de 1979 à 1991. Elles se rapportent majoritairement au groupe de recherches esthétiques (GR 10) et au laboratoire de psychologie de la culture (ERA 191), deux organes de l’Institut d’esthétique et des sciences de l’art – IESA, ancêtre direct d’ACTE.                Un certain nombre de documents versés aux archives du CNRS (Gif-sur-Yvette) ont également été consultés, surtout pour les années 1960 et le début des années 1970. Enfin, René Passeron a bien voulu apporter son témoignage le 7 avril 2014, inaugurant ainsi la série d’entretiens qui seront conduits dans les semaines et les mois à venir.

                La synthèse ci-dessous est appelée à être complétée à mesure de l’avancement de ce projet : elle n’offre pour l’heure encore qu’une vue partielle de certaines périodes de l’histoire de l’Institut…

De l’IESA à ACTE…

                L’Institut d’esthétique et des sciences de l’art voit officiellement le jour en 1960 sur l’initiative du professeur Etienne Souriau. Dépendant de l’Université de Paris et caractérisé dès l’origine par sa diversité, le nouvel institut de recherche entend conjuguer l’emploi des méthodes traditionnelles de l’esthétique philosophique, historique et critique, avec l’utilisation des techniques expérimentales les plus avancées. À une époque où l’Amérique du Nord exerce son hégémonie dans ce domaine, il constitue un exemple rare d’initiative européenne et s’impose de fait comme un modèle à suivre. Etienne Souriau, membre de l’Institut, directeur de l’IESA, président du jury de l’agrégation de philosophie et président de la section « Psychologie et Philosophie » du CNRS, a ainsi permis à l’esthétique de prendre sa place dans le cadre général de la Philosophie.

                L’Institut s’installe tout d’abord dans des locaux situés au 16 de la rue Chaptal, à Paris, achetés six ans plus tôt à Corie Siohan par l’Université de Paris pour héberger la première équipe réunie autour d’Etienne Souriau. Un crédit spécial est accordé par le ministère de l’Éducation nationale à Robert Francès, maître de recherche au CNRS et adjoint d’Etienne Souriau, pour l’aménagement des locaux de l’IESA, tandis que le CNRS finance l’acquisition du matériel. Les chercheurs français et étrangers de l’Institut se regroupent alors en deux équipes :

         1) D’une part, les chercheurs de l’équipe d’esthétique générale du CNRS, constituée comme groupe de recherche le 6 février 1968. Le « GR 10 » est alors placé sous la double responsabilité d’Etienne Souriau et de Liliane Brion-Guerry, directrice de recherche au CNRS. L’équipe acquiert son renom dès 1969 avec la préparation de l’ouvrage collectif L’année 1913. Les formes esthétiques dans les différents arts à la veille du premier conflit mondial (trois volumes parus entre 1971 et 1973). Elle travaille en parallèle, dans les années 1970-71, sur le concept de « poïétique », comme cadre d’étude de la création des différents arts.

                Jusqu’à la fin de sa vie, en 1979, Etienne Souriau dirige les séminaires du GR 10, qui se déroulent une fois sur deux dans son appartement de la rue Boulard à Paris. L’originalité de son groupe tient notamment à la diversité des chercheurs qui le composent : spécialistes de la littérature, de la musique, de la peinture, de la poésie, qui confrontent leur savoir, leurs problèmes et leurs expériences personnelles – souvent celles de créateurs – afin d’opérer les synthèses possibles entre des domaines des arts techniquement différents et d’en tirer les leçons sur le plan de l’esthétique philosophique.

         2) D’autre part, le laboratoire de psychologie de la culture – esthétique expérimentale (équipe de recherche associée 191), rattaché à l’UER des sciences psychologiques et sciences de l’éducation de l’Université Paris X. L’équipe est alors dirigée par Robert Francès, devenu professeur à l’Université de Nanterre. Depuis sa création, en janvier 1969, l’ERA 191 a entrepris une série de recherches consacrées aux relations comportementales de l’homme et de sa culture, selon trois axes : comportements d’orientation vers les objets culturels (essentiellement artistiques) ; appréciation, choix, préférences analysés à partir de tels objets, avec parfois recours à des expériences de laboratoire ; processus d’acquisition de comportements culturels (comme l’enseignement programmé de la musique). Les domaines de la musique et de l’environnement culturel, naturel ou urbain, sont au cœur des études.

                Les locaux de la rue Chaptal abritent également d’autres groupes de travail : celui œuvrant à l’élaboration du Vocabulaire d’Esthétique, sous la direction d’Etienne Souriau, le groupe « art et informatique », animé par Pierre Barrault, et le groupe d’« étude sur le schéma », de Robert Estivals. Ils accueillent également les secrétariats de deux revues subventionnées par le CNRS : La Revue d’Esthétique, fondée en 1948, et Scientific Aesthetics, créée par Robert Francès en 1964. Enfin, deux instances scientifiques internationales ont leur siège à l’Institut : le Comité international pour les études esthétiques et l’Association internationale d’esthétique expérimentale.

                Dans le courant des années 1970, l’IESA rejoint le Centre Saint-Charles de l’Université de Paris 1, dans le 15e arrondissement. René Passeron, directeur de recherche au CNRS, est élu à sa tête en 1975, et devient également directeur du GR 10 après le décès d’Etienne Souriau. Sous sa responsabilité, l’organisation de l’Institut reste inchangée, avec d’une part le GR 10, constitué de trois équipes (« recherches poïétiques » dir. René Passeron, « textes théoriques », dir. Liliane Brion-Guerry, « vocabulaire d’esthétique », dir. N. Blumenkranz) et qui abrite la Bibliothèque Souriau (dir. Brigitte du Plessis) ; et, d’autre part, le laboratoire de psychologie de la culture – esthétique expérimentale, dirigé par Robert Francès, dont les chercheurs sont rattachés à la section 26 du CNRS.

                Mais une rupture survient au sein du GR 10 au cours des années 1979-1985, qui conduit finalement à sa dislocation. Dès 1979, René Passeron remarque que l’apport d’Etienne Souriau à l’esthétique est en train de se diviser en deux axes : « d’une part une étude scientifique, et souvent expérimentale des phénomènes psychologiques de sensorialité et de sensibilité, d’autre part, une étude anthropologique et une réflexion axiologique sur les conduites créatrices ».

                La scission entre « poïétique » et « sémiotique » devient effective en 1981. René Passeron en prend acte dans une lettre adressée aux chercheurs le 26 novembre 1981 : « Le G.R. 10 a vieilli, c’est un fait […] Certains chercheurs confirmés, ne trouvant plus dans le G.R. 10, la bibliothèque et les séminaires du vendredi, des motifs de participation aux activités du groupe, tendent à s’installer dans des équipes plus spécialisées, ou cherchent même à créer des Centres Universitaires de recherche entrant directement en concurrence avec le groupe C.N.R.S. auquel ils appartiennent jusqu’à nouvel ordre […] C’est pourquoi je prie ceux d’entre nous qui ont envie, ou besoin, de quitter le G.R. 10, de n’avoir aucun scrupule en ceci […] Si ces départs devaient être, dans l’avenir, l’occasion d’un recrutement de chercheurs nouveaux, le G.R. 10 en trouverait une vie nouvelle […] »

                La situation évolue en deux sens opposés. Les chercheurs pratiquant les méthodes de l’analyse textuelle, principalement Raymond Bellour et Tzvetan Todorov, songent à quitter le GR 10 pour s’intégrer à une équipe « Arts et Langage », en voie de constitution à l’EHESS, tandis qu’un regroupement s’opère autour de la poïétique.

                Les centres d’intérêt de la poïétique sont ceux d’une anthropologie culturelle attentive aux phénomènes de rupture et de novation dans le cheminement des conceptions du monde et des conduites productrices d’œuvres. Elle se définit davantage par son objet que pas sa méthode. Cet objet se place en amont de l’apparition des œuvres. Le concept de « création » est alors de nouveau en vogue, d’où la volonté des chercheurs spécialisés dans la poïétique de resserrer leurs rangs et de souhaiter que le GR 10 se renouvelle en se concentrant sur la poïétique et la philosophie de l’art, en développant non seulement ses recherches sur la philosophie de la création, mais aussi en liant ses recherches théoriques à la pratique, que certains d’entre eux, sur le plan de la musique (A.Tamba), du théâtre (P. Chabert) ou de la peinture (R. Passeron) ne cessent de développer.

                René Passeron propose dès lors la division du GR 10 en deux formations, baptisées « Arts et Langage » pour l’une, « Arts et Création », « Philosophie de l’Art et de la Création » ou « Poïétique et Philosophie de l’Art » pour l’autre.

                Bernard Teyssèdre, élu directeur, le 15 février 1983, dépose une demande de structuration nouvelle de l’IESA en un groupement scientifique intégrant d’autres équipes de recherches relevant de l’UER 04 de l’Université de Paris 1, ainsi que la formation « Arts et langage ». Deux équipes de recherche, l’UA 1087 et l’UA 657, composent désormais l’IESA.

                L’UA 1087 « Philosophie de l’Art et de la Création », dirigée par René Passeron, est issue du GR 10 après sa division en deux formations et la création du Centre de recherches sur les arts et le langage à l’EHESS. Elle se divise en quatre équipes (recherches poïétiques sous la direction de R. Passeron, textes théoriques sous celle de L. Brion-Guerry, vocabulaire d’esthétique sous celle de N. Blumenkranz et glossaire de poïétique sous celle de N. Blumenkranz et D. Riout) et comprend la Bibliothèque Souriau dirigée par Brigitte du Plessis. Les recherches de cette unité sont centrées sur la poïétique, comme « science et philosophie des conduites créatrices ». L’UA 657 (laboratoire de psychologie de la culture), elle, sous la direction de Michel Imberty, ne perdure que jusqu’en 1986.

                Avec le départ à la retraite de René Passeron, le 1er octobre 1989, l’UA 1087 n’est pas renouvelée par le CNRS. Elle est remplacée par une unité de recherche associée 1426 « Esthétique des arts contemporains », dirigée par Bernard Teyssèdre, associant l’équipe « Esthétique » qu’il dirige à Paris 1. Cette nouvelle unité a pour ambition de mettre en relation la pensée esthétique avec les formes artistiques et leurs transformations depuis la coupure marquée par la Seconde Guerre Mondiale. Elle s’inscrit toutefois délibérément dans l’héritage du GR 10, en conduisant entre autres un programme prioritaire de recherche autour de l’année 1950, à l’image de ce qui avait été réalisé vint ans plus tôt autour de 1913.

                Au début des années 1990, après la création du CRAL à l’EHESS et la disparition de l’UA 657, l’IESA s’organise désormais autour de l’URA « Esthétique des arts contemporains », ainsi que de quatre équipes : le « Centre de recherches en Psychologie de l’Art et de la Culture » (Paris X) dirigé par Michel Imberty, le « Centre de recherches expérimentale et informatique des arts visuels » (CNRS, Paris 1 et Paris 10) dirigé par François Molnar, le « Centre de recherches en Esthétique du Cinéma et des Arts audiovisuels » (Paris 1) dirigé par Dominique Noguez (dès 1987) et le « Centre interuniversitaire de recherches sur la musique » dirigé par Costin Miereanu (dès 1987).