Des Illusions

29-09-2017 par art-sciences

Colloque international « Des Illusions »
Vendredi 3 novembre 2017 de 9h à 17h30 au Carreau du Temple
Institut ACTE Sorbonne / CNRS / Ministère de la Culture / Carreau du Temple
Sous la direction de Sylvie Captain-Sass, Hélène Virion et Richard Conte

 

L’art questionne depuis la caverne de Platon les illusions, comme les désillusions. Il engage la représentation sur le pan d’ombres, de chimères qui se veulent toujours plus insidieuses à mesure que les techniques de l’image se perfectionnent, que les méthodes d’appréhension du sensible s’affinent. L’anthropocentrisme de notre lecture du monde, fondateur de l’illusion collective, nécessité vitale première, construit croyances, idéologies et superstitions. Ces systèmes donnent à l’être humain l’illusion supplémentaire d’une appropriation contrôlée, d’une infinitude rassurante. Nous savons pourtant aujourd’hui que les cinq sens, portés par un corps et son cerveau, construisent une abstraction efficace, synthétique mais aussi éminemment subjective et interprétative du monde. D’illusions en désillusions, l’artiste ne cesse de repousser les lignes de ses capacités d’être au monde, en tentant d’en agrandir les limites expérimentales.

L’art, ce “trompe la vie”, comme le définit Baudrillard, semble vouloir survivre aux leurres sur lesquels il s’appuie. Il paraît se jouer de cette « remise en jeu » au sens d’ illudere. Ce pourquoi il est important de définir quels chemins emprunte l’artiste pour investir, dénoncer, transfigurer ou sublimer son environnement, ses conditionnements perceptifs et les illusions qui lui sont associées. Comme il est déterminant de définir comment l’artiste fait de l’illusion, comme de la désillusion un levier créateur. Il s’agit à la croisée des arts et des sciences, de questionner des artistes, des philosophes, des psychologues, comme des neuroscientifiques sur les enjeux de ce paradoxe apparent. L’intention est de sonder la bascule entre ces deux termes en vue de faire émerger des pratiques et théories basées sur la relation souvent poreuse entre illusions et désillusions.

Pour répondre à ces interrogations, les intervenants proposeront des communications explorant l’une ou plusieurs des pistes centrales suivantes. Seront en ce sens privilégiées les propositions mêlant approches théoriques et artistiques, en vue de définir au plus près les contours d’une réflexion art-sciences sur la relation complexe entre les illusions et les désillusions.

 

 

PROGRAMME

 

9h00 Café d’accueil

9h30 Richard Conte, Présentation et introduction

10h Clarisse Gardet, Voir les choses telles qu’elles sont

10h30 Marion Noulhiane, Bases physiques et bases neurales des « illusions »

11h Hélène Virion, Métamorphoses de l’ordinaire : l’image photographique et ses mirages

11h30 Christophe Viart, Qu’y a-t-il sous le tapis ? L’image et ses fantômes

12h Discussion

12h30 – 14h Déjeuner

14h Sylvie Captain-Sass, De la différence à l’indifférence

14h30 Jacinto Lageira, L’illusion en partage

15h Olivier Richon, L’appétit d’illusion

15h30 Florian Gaité, La déception dans l’art contemporain : formes esthétiques, enjeux critiques 

16h Marie Frazer, A work of art does not necessarily talk about what it represents

16h30 – 17 h Discussion et conclusion

 

RÉSUMÉS

Sylvie Captain-Sass, Artiste, Docteure en Art et sciences de l’art de Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Membre de l’Institut ACTE.

De la différence à l’indifférence. L’art de sortir de la dualité
Schizophrénie, neurodégénérescences, hystérie, autisme… autant de qualificatifs d’une liste non exhautive qui sécurise les êtres humains dans la distance ici produite entre normalité et folie. La peur de sombrer, de disparaître à soi-même hante la plupart de nos esprits. Ce risque de glissement d’un état à l’autre résonne avec celui des bascules incessantes que l’homme expérimente entre illusion et désillusion. Est-il simplement possible de sortir de ces dualités ? Que racontent-elles de la construction de nos identités ? Dans un désir souvent inconscient de fusion avec l’autre, l’individu fait de son incapacité à accueillir la différence un espace de danger masqué par une posture d’indifférence. Ouvrir son cœur en acceptant de prendre le risque d’entrer en dialogue nécessite d’avoir confiance en soi, en l’autre, afin de laisser agir le temps des silences et de se dégager de ces oppositions rassurantes. A cet endroit se trouve un espace d’expression artistique privilégié qu’il s’agira de questionner. Cet article nous donnera l’occasion de confronter un désir de résistance à l’impermanence avec les potentiels d’une résilience partagée.

 

Richard Conte, Artiste, Professeur à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Directeur de l’Institut ACTE.

 

Marie Fraser, Professeure en histoire de l’art et muséologie à l’Université du Québec à Montréal.

A work of art does not necessarily talk about what it represents
Cette phrase à connotation délibérément conceptuelle donne à voir un déplacement. Si l’œuvre d’art ne parle pas nécessairement de ce qu’elle représente peut-on encore parler d’illusion ? Le périple récent d’un
Picasso de la collection du Van Abbemuseum en Palestine à l’initiative de l’artiste Khaled Hourani constitue un cas singulier où l’œuvre d’art est réinterprétée par sa convergence avec des enjeux sociaux et géopolitiques. La négociation complexe avec différentes autorités, le voyage de l’œuvre dans une zone de conflit ainsi que son dispositif d’exposition à « sécurité renforcée » soulèvent une question beaucoup plus large sur la trajectoire des œuvres d’art et ce qu’elle peut éveiller. Mais est-ce une illusion de croire au rôle et à l’efficacité politique de l’art ?

 

Florian Gaité, Docteur en Philosophie à Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Membre de l’Institut ACTE.

La déception dans l’art contemporain : formes esthétiques, enjeux critiques
La déception (du latin decipēre : « tromper », « séduire », « abuser ») est devenue à l’époque contemporaine une modalité à part entière de la réception esthétique, comme a pu le montrer Anne Cauquelin avec l’idée de « décept » ou Laurent Goumarre avec l’analyse des pratiques contemporaines comme « art déceptif ». Toujours liée à des attentes préalables (prédéfinitions de ce que doit être le projet de l’art ou d’une œuvre), la déception dit l’écart entre les projections d’un sujet pensant, désirant et une réalité qui ne peut jamais être à leur hauteur. Elle inaugure un mode d’appréhension de l’œuvre qui ne repose ni sur l’adhésion, ni sur la compréhension, mais sur l’expérience d’une singularité radicale sur laquelle le public n’a aucune prise. Incapable de la « comprendre » (concept), il peut en revanche par elle apprendre à « se déprendre » (décept), pour employer une expression foucaldienne. Négativement connotée, la déception a donc une valeur critique potentielle sur laquelle cette intervention propose de revenir. Bien loin de rendre caduque toute expérience esthétique, en disqualifiant l’œuvre qui ne répond pas à des attentes, elle permet au contraire de mettre en question ces présupposés qui guident une lecture de l’art. En illustrant notre propos par l’analyse des œuvres de Jeppe Hein en arts plastiques ou de Jérôme Bel en arts vivants, nous essaierons de comprendre cette positivité de la déception et les enjeux esthétiques qu’elle soulève.

 

Clarisse Gardet Spécialiste de la santé et du mieux-vivre. Formation à l’EDHES et à l’École occidentale de méditation.

Voir les choses telles qu’elles sont.

Illusion ? Réalité ? La méditation nous invite à démasquer ce qui nous illusionne pour faire l’expérience des choses telles qu’elles sont, derrière le filtre de nos habitudes émotionnelles qui nous font voir la réalité d’une manière déformée.
Comment ? Par l’entraînement à un type d’attention bien particulier, non focalisée, ample et panoramique, qui s’articule avec le discernement et l’investigation, sans jugement ou volonté d’amélioration des phénomènes que nous percevons, moment après moment.
Nous étudierons comment la pratique méditative formelle – assise silencieuse sans objectif ni intention volontaire – permet de voir de plus en plus clairement les jeux de notre esprit et nous en libère. Nous aborderons aussi la façon dont cet entraînement peut opérer un changement de perspective dans toutes nos actions quotidiennes, par une qualité de présence intensifiée.

 

Jacinto Lageira, Professeur des Universités, Université Paris 1, Membre de l’Institut ACTE.

L’illusion en partage
Partant de l’idée que la pratique et la réception artistiques forment un cas singulier d’une philosophie ou d’une poétique de l’action, mais que leurs manières d’agir passent avant tout par l’illusion (ou encore la fiction, la forgerie, l’imaginaire), il s’agira de comprendre en quoi cette illusion esthétique est à la fois socialement partagée – donc constitutive de liens pratico-moraux – et dissensuelle, puisqu’elle induit des rejets et des oppositions. En tant que « fait social total », l’œuvre d’art joue ainsi de l’illusion comme fait esthétique autonome et comme fait social intégré, sa présence nous enjoignant continuellement à choisir quels forme et genre d’illusion nous voulons pour nous représenter individuellement et sociopolitiquement.

 

Marion NoulhianeEnseignant-Chercheur en Neurosciences, Inserm U1129, Université Paris Descartes et CEA-NeuroSpin-UNIACT-Saclay.

Bases physiques et bases neurales des « illusions »
L’approche neuroscientifique visera à décrire les différentes étapes du traitement de l’information conduisant à une illusion, c’est à dire à une perception erronée de la réalité. S’il existe plusieurs formes d’illusions, elles ont en commun de révéler les limites perceptives. La connaissance du monde environnant est basée par le traitement des caractéristiques physiques des stimuli captées par nos cinq sens : elles sont codées en un message nerveux selon des propriétés propres à chaque sens. Dans les faits, la procédure pour percevoir et donner du sens à de l’information est identique chez tout le monde. Ainsi, est perçu comme « vrai » l’information captée et traitée par nos systèmes sensoriels. Or la réalité n’est pas toujours aussi simple. Parfois, l’esprit critique, soit la cognition, est nécessaire pour ne pas commettre d’erreur. Induire une illusion implique cependant certaines conditions : présentation, angle de vue, supposition… Conditions qui interagissent avec l’interprétation de ce que nous captons par nos sens. L’interprétation est propre à chacun : elle est le fruit d’un étroit dialogue entre les expériences et la plasticité cérébrale.

 

Olivier Richon, Photographe, Professeur au Royal College of Art, Londres, Royaume-Uni.

L’appétit d’illusion
André Bazin, dans l’Ontologie de l’image photographique (1945), met en relation ressemblance, illusion et photographie. Pour Bazin, la photographie est la continuation d’une impulsion baroque, qui conduit à « la satisfaction complète de notre appétit d’illusion par une reproduction mécanique dont l’homme est exclu ». L’appétit d’illusion indique un lien entre deux sensations, le goût et la vue. L’oeil serait il au service de la bouche? Est-il possible de lire l’ontologie de Bazin en relation avec une pulsion orale? Otto Fénichel (The Scoptophilic Instinct and Identification 1935) décrit l’appareil photographique comme un œil mécanique qui dévore le réel , mettant en évidence un processus d’incorporation de ce qui est vu. Je propose d’approfondir cet aspect en relation avec la question de l’illusion en tant que repas offert à notre œil cannibale.

 

Christophe Viart, Artiste, Professeur des Universités, Université Paris 1, Membre de l’Institut ACTE.

Quʼy a-t-il sous le tapis ? L’image et ses fantômes
C’est en reprenant la question de Thomas Huber dans son discours intitulé Séance que cette communication propose d’étudier la manière dont cet artiste entend étonnamment transporter son public dans son œuvre. De même qu’il assimile dans son tableau du même nom, Séance, peint en 2009, le tapis qu’il y a représenté à un tableau dans le tableau, c’est toute son œuvre et le discours qui l’accompagne qui s’apparentent réciproquement à un tapis. La description qu’il en donne rappelle en ce sens la nouvelle d’Henry James, L’Image dans le tapis, dans laquelle le romancier conjecture une allégorie de la création littéraire qu’il compare à un motif complexe dessiné dans un tapis oriental : flagrant et dissimulé, visible et invisible à la fois. Tel qu’il se présente en médium, il s’agit pour Thomas Huber de convier son public à assister à une représentation à l’occasion d’une réunion de spiritisme. Comment accéder à la signification de son œuvre en l’absence de la lecture qu’il donne face au public venu pour l’occasion ? Le prendrait pour un prestidigitateur, un illusionniste, voire un escamoteur à l’instar de celui que dépeint Jérôme Bosch en détaillant le tour de passe-passe d’un magicien officiant devant des badauds frappés de stupeur ? Tandis que les mots de Thomas Huber invitent chacun à regarder derrière les apparences, comme pour passer sous un tapis et observer ce qui s’y cache, la fiction qu’il dépeint se défend de vouloir leurrer quiconque dans l’espoir de lui permettre plutôt de vivre une expérience déconcertante.

Pour en arriver à cette dernière conclusion, on proposera de frotter le concept d’étrangéisation cher à Victor Chklovski aux notions d’imagination, de pulsion et de jeux cinétiques que croise, non sans un certain humour, la démarche de Thomas Huber au travers de nombreuses citations dialogiques.

 

Hélène Virion, Artiste, Docteure en Art et sciences de l’art et chargée de cours à Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Membre de l’Institut ACTE.

Métamorphoses de l’ordinaire : l’image photographique et ses mirages
Les manifestations sensibles sont source d’illusion (du latin illudere = jouer, tromper, abuser et illusus = être joué, trompé, abusé). Elles prennent à défaut le fonctionnement des sens et troublent le système de la perception. A l’insu du sujet, le désir usurpe le réel et induit une résistance. Il exerce avec ténacité une conviction trompeuse, que le désir maintient actif. Dans le sillage de la pensée kantienne, la volonté de croire en toute conscience, supplante parfois les sens. Pour ne pas affronter une désillusion, le regardeur se laisse alors volontairement abuser par des illusions séduisantes. Le cas est probant dans l’expérience esthétique. Face à certaines photographies plasticiennes, l’intérêt « subsiste, même quand on sait que l’objet supposé n’existe pas ». Par une approche poïétique la présente intervention vise par la question du mirage à élargir le cercle de nos enchantements et ses enjeux plastiques. Après tout, l’illusion la plus forte n’est-elle pas celle dont il n’existe aucune désillusion possible ? N’est-elle pas celle qui supplante l’expérience rationnelle par l’expérience esthétique?

 

Page dédiée sur le site du Carreau du Temple

 

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