ARTISTES&ENTREPRISES

12-02-2015 par Yann TOMA

Différentes approches critiques sur les formes de questionnement, d’appropriation et de détournement par les artistes du modèle de l’entreprise, qui témoignent d’une remise en question de la place que les artistes entendent prendre dans la société.

De pays et d’horizons différents, artistes, critiques, historiens de l’art, économistes et philosophes interrogent les entreprises-artistes. Véritable conjonction entre une forme entrepreneuriale et un artiste, elles surgissent des quatre coins du globe depuis les années 1960, en tant que « sociétés » ou bien «  firmes » et sont portées par des artistes entrepreneurs.
Cet ouvrage a pour ambition de confronter des approches critiques sur une forme de questionnement et d’appropriation par les artistes du modèle de l’entreprise : son nom, son statut, sa labellisation, son image graphique, son mode de fonctionnement, son marketing ou encore sa production. Tout semble converger vers une remise en question profonde de la place que les artistes entendent prendre dans la société.
Pourquoi et comment ont-ils investi ce domaine à priori hors du champ artistique ? L’apparition de ces « firmes », souvent qualifiées d’« entreprises critiques », est à mettre en regard de l’évolution de la société mondiale ; les artistes entrepreneurs veulent ainsi y répondre à leur manière en détournant les codes du monde entrepreneurial, en parodiant parfois même les stratégies à l’œuvre dans l’entreprise, voire en inventant de nouvelles formes d’autonomisation en rupture avec les modèles ayant cours dans le marché et le milieu de l’art.
Ne peut-on pour autant risquer la contamination ? Qu’est-ce qui les distingue d’une véritable entreprise ? L’artiste entrepreneur semble assumer un leadership en constante émergence, une figure complexe et novatrice. C’est en posant des questions liées à la valeur, au positionnement économique mais aussi social et politique, en étudiant l’inventaire approfondi (que l’équipe de recherche Art & Flux/CNRS – Paris 1 Panthéon Sorbonne élabore depuis plusieurs années), que les différents auteurs de cette publication tentent de cerner ce qui fonde aujourd’hui ces entreprises artistes.

 

« L’art est l’entreprise », tel était le slogan provocateur qui s’affichait lors de la première rencontre internationale des artistes entrepreneurs en octobre 2006.

Cette mouvance est-elle un subterfuge ? Une façon de fusionner avec un modèle dominant pour mieux survivre en tant qu’artiste ? Ou propose-t-elle au contraire un courant esthétique novateur ?

L’ouvrage Les entreprises critiques fait le point sur les stratégies adoptées par ces « sociétés » et présente les oeuvres de 18 d’entre elles venues des quatre coins du monde, dont Ingold Airlines, Mejor Vida Corp. et Products of Chohreh Feyzdjou.

Le concept d’entreprise a déjà motivé la recherche critique de nombreux artistes pour devenir dans certains cas, la finalité de leur travail. Andy Warhol se définissait lui-même comme « Business artist ».

La singularité et la pertinence des entreprises critiques, initiés par Iain Baxter dans les années 60, se situent dans sa capacité à intégrer un système économique. Elles empruntent et remanient ses codes, son comportement et son langage pour mieux le concurrencer et le réinventer. Le but à atteindre n’est pas le profit, mais bien plutôt d’aiguiser le regard critique de l’individu dissout dans la culture de masse et confronté à l’assujettissement du politique par l’économie. Ces artistes, acteurs du présent, investissent les champs du social et de l’éthique.

Il faut bien admettre que le système capitaliste a investi les différentes composantes de la société. Son influence sur le monde de l’art est à ce titre exemplaire. Entre dépendance et critique, le positionnement des artistes face aux instruments du pouvoir a toujours été ambivalent.

Pour résoudre le paradoxe qui naît de la fusion entre art et entreprise, on peut évoquer la compagnie Teeth’s Loan & Trust fondée en 1919 par Marcel Duchamp. Grâce à elle, l’artiste payait son dentiste en objets ready-made, ou plutôt en contrefaçons de chèques. Il inventait à la fois la source de son financement et un modèle économique.

À leur tour, les entreprises critiques intègrent l’utopie dans le champ de l’économie en rejetant la notion d’une fin de l’histoire dont le capitalisme serait l’accomplissement. Yann Toma, artiste et directeur de Ouest lumière, se présente comme« producteur et distributeur d’énergie à travers le monde. Voir au-delà ». Il définit ainsi la stratégie de sa société : « La particularité de Ouest lumière est qu’elle échappe à tous les facteurs de transformation socio-économiques des dernières décennies. Elle ignore la chute des utopies politiques et économiques. Son existence est ailleurs. Ce qui lui confère une autorité scientifique et historique ».

À la différence de nombreux artistes contemporains qui se confinent au rôle de spectateur critique en choisissant le mode de la dérision, les artistes entrepreneurs se mêlent au système pour mieux le dépasser et concevoir des alternatives.

Ces entreprises ne génèrent pas de profits, pourtant leur existence est nécessaire. En questionnant une société définie par un modèle économique hégémonique, elles révèlent de l’intérieur sa nature, souvent avec ironie, et expérimentent de nouvelles réalités.

Juliette Aubin

Les entreprises critiques Sous la direction de Yann Toma, artiste- chercheur. Avec la collaboration de Rose Marie Barrientos, historienne de l’art et commissaire d’exposition. Tous deux membres d’Art et Flux, ligne de recherche (Paris I, Panthéon / Sorbonne) Coéditions CERAP éditions / Cité du Design éditions / Advancia Negocia Bilingue Français / Anglais. 20€ 469 p.

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